• Julien Geffray

Avis de monde d'après pour Addithana et votre entreprise

Introduction

Il semble que nous entrions dans une époque de mots impuissants. Les discours se suivent, tantôt martiaux et tantôt rassurants, mais la réalité des actes piétine. Plus personne ne croit plus personne et chacun se crée sa vérité. Voilà peut-être la raison pour laquelle je n’ai rien publié depuis trois mois : quelle priorité donner à cet exercice ? Le temps passé à réfléchir, écrire, exposer des idées vaut-il celui passé à cultiver, bricoler, s’amuser avec mon enfant ? Dans un contexte de mort rapide de la planète la moindre action n’est-elle pas plus précieuse que la plus complète des réflexions ? Les ours blancs ne survivront pas au siècle : les humains survivront-ils au suivant si on continue d’ergoter sans agir ?

En accord avec les principes de permaculture qui commandent d’accorder plus d’énergie aux zones proches de soi et moins aux zones lointaines, j’ai décidé de réduire mon activité externe au minimum possible, tant que le bilan de mon foyer n’est pas à la hauteur de l’engagement que je souhaite pour le climat. Je ne pourrais, aujourd’hui, me « contenter » d’une vie de consultant. C’est un métier reconnu et rémunérateur, mais très émissif et trop intellectuel. J’ai besoin d’expérimenter, avec mes mains, ce que peut être une vie vécue selon des cycles naturels. A presque quarante ans, je souhaite acquérir des savoir-faire touchant à des besoins humains primaires : se nourrir, se loger, faire grandir ses enfants. Il me faut développer une approche de la permaculture dans tous les secteurs de ma vie, et revenir ensuite vers le monde de l’entreprise, fort de cette expérience à partager.

Mon projet pour les trois années à venir consiste à :

  • développer une approche holistique de la permaculture et devenir diplômé en Permaculture Appliquée

  • réhabiliter un ancien site fermier en Bretagne en lieu de vie nourricier équipé pour accueillir des formations

  • poser les bases d’une réflexion autour de l’entreprise permacole

Dès lors, les articles sur ce blog vont être moins fréquents, et mes interventions en entreprise limitées. Le site d’Addithana sera bientôt mis à jour en conséquence mais je continue à proposer :

Maintenant que tout ceci est dit, j’ai éprouvé le besoin de poser mon sentiment par rapport à la période que nous sommes en train de vivre, et à ce qu’elle annonce, en essayant de combler un vide que je ressens dans le discours des commentateurs radiophoniques (mon media principal d’information).

Le post : leçons des trois derniers mois

Le dernier article de ce blog date d’il y a trois mois. Entretemps, un pan d’histoire s’est écrit sous les fenêtres d’où, confinés, nous avons regardé choir nos convictions. Ce post sera un commentaire – un de plus- de ce qui s’est joué lors de ce printemps, et de propositions pour les entrepreneurs.

Ce petit bout d’Histoire est, pour certains, un événement qui doit faire date et ne plus jamais se reproduire grâce à des mesures correctives. Une anomalie monstrueuse, qui ne doit jamais revenir. En d’autres termes : « retour à la normale, plus jamais ça ! »

Pour d’autres, c’est un épiphénomène annonciateur de catastrophes d’autant plus terribles qu’elles sont déjà inéluctables : « ce n’est que le début de l’effondrement». Pour ceux-ci, famine, maladies et guerres sont les enfants du changement climatique et de la sixième extinction de masse.

« Et vous, comment avez-vous vécu le confinement ? », a été la première question posée ces derniers temps par les intervieweurs de tous poils – comme si c’est le confinement qui était l’événement, qui concentrait toute l’importance de la période. Comme si, finalement, il n’annonçait rien et venait de nulle part.

La question interroge le miracle d’avoir passé autant de temps auprès de nos familles, d’avoir pu travailler de nos domiciles, et d’avoir renoncé à nos déplacements prévus. Elle s’émerveille des Français qui ont « découvert » les circuits courts. Elle s’attendrit de ceux qui ont profité de ce temps offert pour cuisiner, lire, écrire, créer – ne serait-ce que des challenges idiots. Comme s’il était insensé de vivre en nous déplaçant peu, travaillant moins, en nous occupant de nos enfants ou nos voisins, en éprouvant de la gratitude (à 20h ou toute la journée) pour ceux qui nous soignent ou nous nourrissent ? Comme si on ne pouvait pas revendiquer de placer ses priorités auprès de soi ?

Trois fictions éphémères

Trois fictions ont émergé de cet épisode : les fictions du monde d’avant et du monde d’après, et la fiction du confinement. Chacun de nous pense et vit ces fictions de façons différentes, et il y a fort à parier qu’aucun de ces concepts ne survivra dans l’Histoire sous une forme unifiée.

Prenons le confinement. Personnellement j’ai vécu cette période de façon très différente de ma compagne, de mes parents, de mes voisins… L’Histoire ne saura rien retenir de nos ressentis. Elle retiendra un nombre de jours, et des impacts sur les indicateurs qu’elle choisira (PIB ? emploi ? ou bien biodiversité ? pollution ? accidents de voiture ?)

Prenons le monde d’avant. Il évoque un « monde » (tout un concept, déjà) auquel on ne saurait plus retourner. Inaccessible car certaines choses nous sont rendues impossibles ? Indésiré car d’autres nous sont rendues inacceptables ? Ce monde est-il physique, fait de contingences et d’expériences, ou bien finalement n’est-il que le filtre que notre raison pose sur le monde, le vrai : celui qui bouge tout le temps au mépris de notre besoin de stabilité ? Le monde d’avant d’un trader a-t-il une saveur nostalgique ? Celui d’un écologiste, une odeur de gasoil ?

Il n’y a pas eu de monde d’avant, il n’y aura pas de monde d’après. Tout comme il n’y a pas eu un « monde en croissance » qui aurait précédé un « monde en décroissance ». Certaines choses croissent, d’autres décroissent, tout le temps. L’idée de « progrès » n’est que le regard que nous portons sur les choses, et des histoires que nous nous racontons.

Peu importent finalement les enseignements que la société des humains tirera de ce premier confinement mondial. Elle aura bien d’autres occasions de prendre des décisions de changement. Car pendant cette période qui nous a noyés de commentaires, de fausses vérités, tout cela pour aboutir à des demi-solutions curatives là où la prévention a prouvé sa supériorité, deux changements majeurs sont venus redessiner l’époque, et ils auront certainement des conséquences plus durables que ces semaines d’isolement.

Evénement majeur 1 pour un nouveau paradigme climat : les municipales

De grandes villes françaises sont désormais administrées par des écologistes. Je souhaite l’éclairer d’une vision « Villes en Transition ». Un des premiers exercices que se donne un groupe de Transition (comme celui auquel j’ai participé à Niort en 2017) est d’identifier les actions de lutte contre le changement climatique qui sont du ressort des citoyens (trop faibles), des Etats (hors de portée) et des communautés locales. Ces dernières, que le groupe de Transition va cibler, sont ensuite confrontées à la réalité locale en fonction à la fois de l’appui des autorités dont elles ont besoin, et de la motivation des édiles municipaux. Souvent, le constat est décourageant au premier abord. Et voici qu’un boulevard s’ouvre pour les citoyens engagés de ces villes, un vaste espace potentiel de coopération entre les municipalités et les mouvements citoyens écologistes. C’est un grand espoir pour moi, car ces mouvements ont l’habitude de fonctionner avec peu de moyens, et ils pourraient devenir un bras de levier très important pour les volontés politiques qui se sont exprimées dans les urnes.

Evenement majeur 2 : on a trouvé la pierre philosophale qui transforme le citoyen en écologiste

On a vu apparaître un argument imparable pour la cause écologiste. Tellement inespéré, tellement énorme, invincible. A tous les sceptiques, les partisans du statu quo, les productivistes, à tous ceux qui trouvent que l’environnement commence à bien faire, nous avons une petite histoire pour vous :

« Il était une fois un groupe de personnes comme vous, moi et tous les Français, qui nous représentaient tous. Ils ne connaissaient rien à la guerre. On leur a donné le temps de s’y intéresser. On leur a tout expliqué, même si c’était le sujet le plus complexe qu’ils aient exploré de leur vie. Cela les a horrifié, cela les a fait débattre passionnément. Et à la fin, ils étaient presque tous d’accord pour proposer au genre humain des choses très simples : éduquez les enfants, supprimez toutes les armes, partagez équitablement les ressources, et il n’y aura plus de guerre. En expliquant la guerre aux gens, ils étaient devenus pacifistes. »

En 2020, cette histoire est devenue réalité. 150 citoyens tout à fait normaux ont eu le temps de se pencher sur le sujet, non pas de la guerre mais du réchauffement de la planète et de ses conséquences. A la fin, comme un seul humain, ils étaient devenus écologistes radicaux.


Si vous ne l'avez pas fait, lisez l'introduction du rapport de la CCC, c'est quatre pages et c'est humainement très riche.

Ce second changement pose une autre pierre nécessaire pour la Transition : le changement individuel est possible pour chacun. Il n’est pas réservé aux riches, aux « bobos », aux néo-hippies. De plus, il est corrélé à 100% avec une prise de connaissance objective des sujets, ce qui suppose d’y consacrer du temps et de l’argent. Il est donc urgent d’organiser des Fresques du Climat ou autres ateliers de connaissance partout, y compris et surtout dans les quartiers et régions aujourd’hui absents de cette cause. Les marches pour le Climat auront du sens quand elles seront fréquentées par une foule aussi représentative que la Convention Citoyenne.

L’avènement de la fusion entre « les gens » et « les salariés »

Cela me fait beaucoup réfléchir. Quand j’ai décidé de quitter mon job, de m’installer à la campagne pour développer l’autonomie de mon foyer, j’ai également fondé Addithana, entreprise de conseils pour chefs d’entreprise. Je ne croyais pas aux actions individuelles, réservées aux militants et à ceux qui en ont les moyens. Je ne croyais pas à une action radicale étatique – puisque la démocratie nous impose au mieux le consensus mou même sur des questions aussi vitales que le climat. Je le déplorais, mais je m’adaptais à un monde d’humains dominés par leur peur de manquer d’argent : il fallait donc piloter le changement par ceux qui tiennent les rênes des salaires. Je crois toujours en la capacité d’action considérable des entreprises, mais une fenêtre d’espoir (toute petite) vient de se rouvrir du côté de la société civile et, disons-le, des « gens ».

Alors que faire au niveau de l’entreprise ?

Au niveau collectif, les solutions sont désormais connues, et un programme (les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat) est disponible.

Au niveau individuel, le pas à faire reste immense, trop grand. D’un coup, il faudrait devenir vegan, ne plus faire de déchets, ne plus utiliser sa voiture, renoncer à ses loisirs, quitter son job s’il a un impact négatif sur le climat etc…

L’entreprise reste pour moi un espace qui doit permettre de réunir ces deux niveaux d’engagement. Je ne parle pas des programmes d’entreprise visant à mutualiser les petits pas individuels, à se motiver à plusieurs pour les éco-gestes. C’est intéressant (au sens de « sympa ») mais ce n’est pas ce qu’on est en droit d’attendre de l’entreprise. Je pense toujours que les dirigeants ont la main pour proposer des programmes ambitieux de changement de cap pour leur entreprise, au cœur même de leur activité. Mais les deux changements dont j’ai parlé m’incitent à penser qu’ils n’auront pas le même pouvoir s’ils délèguent cette responsabilité à leurs salariés.

Une idée pour la décennie : les Conventions d’Entreprise pour le Climat

Voici ma proposition aux dirigeants d’entreprise : embrassez le changement au sein de votre marché et au sein de vos effectifs, en organisant votre propre Convention d’Entreprise pour le Climat : un espace pour salariés tirés au sort, représentatifs de la population de l’entreprise, qui auront des moyens dédiés à la prise de connaissance des enjeux, et la responsabilité de proposer un programme pour l’entreprise avec pour but : « comment réduire les émissions directes et indirectes de l’entreprise d’au moins 40% dans un esprit de justice sociale ». Vous devrez vous engager au préalable à adopter ce programme ou le soumettre à vote à l’ensemble des salariés (hé oui sinon ça ne sert à rien).

Les obstacles à la réalisation de cette idée sont légion :

  • vous avez peur de partager la réflexion sur l’avenir de l’entreprise, car c’est abandonner une de vos prérogatives

  • vous avez peur du coût des mesures qui seront proposées

  • vous pensez que vous n’avez pas la capacité d’investir sur vos salariés

  • vous ne faites pas confiance à vos salariés pour servir les intérêts de l’entreprise (ou ceux des actionnaires)

  • vous n’avez pas (encore) identifié à quel point votre activité est un problème pour la planète, ou à quel point elle est en risque face aux conséquences du changement climatique, et donc vous n’êtes pas motivé.

Voici comment lever ces obstacles

  • formez-vous en trois heures en participant à une Fresque du Climat

  • lisez / visionnez des conférences de type Liberté et Cie ou Reinventing Organizations pour sentir la puissance de la collaboration

  • sondez quelques salariés à la machine à café sur leurs attentes écologiques

  • prenez le temps de définir quel serait votre propre rêve écologique pour l’entreprise en faisant fi des contraintes (surtout économiques) qui sont les vôtres aujourd’hui. Sachez qu’une entreprise permacole et écologique trouvera des relais de profit que vous ne soupçonnez même pas aujourd’hui.

  • faites la liste de toutes vos croyances concernant ce que doit être la réussite de l’entreprise, voyez s’il n’y manque rien (comme par exemple la fierté des salariés) ou si certaines sont superflues (avez-vous vitalement besoin de dégager autant d’argent pour les actionnaires ou pour les salaires des dirigeants ?)

Les bénéfices d’une telle initiative seront nombreux :

  • Cette Convention adoptera, comme sa grande sœur, des pratiques d’intelligence collective (par exemple la prise de décision au consensus) qui seront immédiatement transposables dans la vie de l’entreprise, équipant celle-ci de nouveaux outils de gouvernance, de créativité… vous économiserez des formations théoriques coûteuses avec un meilleur apprentissage grâce à un cas d’application concret

  • le temps investi dans la conscience de vos salariés aura un impact direct sur leur engagement

  • la possibilité de réunir vos différentes populations (commerciaux, administratifs, techniciens…) autour d’un objectif commun, l’occasion d’aplanir leurs conflits éventuels comme cela arrive parfois...

  • vous partagerez la lourde responsabilité de la Transition de votre entreprise

  • votre image de marque au sein de votre marché, à l’heure des Entreprises à mission

  • enfin et surtout : les décisions seront forcément meilleures et mieux acceptées que si vous les aviez prises de votre place de dirigeant.

Je suis à votre disposition pour évoquer une telle démarche pour votre entreprise, et pour vous recommander une équipe pouvant vous accompagner dans cette démarche.

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