• Julien Geffray

[Conférence] Devenez votre propre héroïne.héros climatique en augmentant l'agilité

La conférence donnée le 28 octobre 2019 à l’Agile Tour Nantes n’a pas de réédition prévue, et le support (mis à disposition ici) n’est pas assez verbeux pour en transmettre la substance. J’ai donc décidé, suite à plusieurs demandes, de rédiger un post se substituant à la conférence. J’en ai profité pour développer plus largement certaines idées.


A qui s’adresse la conférence ?


Elle s’adresse à l’intersection de deux populations : d’une part les personnes se sentant en responsabilité face au changement climatique, et d’autre part les amateurs et pratiquants de méthodes agiles. Il y a une corrélation forte, les agilistes se situant dans la population française la plus éduquée… tout comme les personnes qui se déclarent sensibles à l’écologie.


Je crois cependant que n’importe qui pourra trouver en parties 1 et 3 des éléments de support pour faire vivre son engagement écologique au travers de son activité professionnelle.


Quel est le plan ?

  • Première partie : parlons de réaction face aux changements climatiques, de l’héroïsme que cela va impliquer pour chaque personne consciente et de la complexité à intégrer dans la démarche.

  • Deuxième partie : revenons sur le mouvement Agile et le projeter dans un contexte de crise écologique, avec ses forces et sa grande faiblesse.

  • Troisième partie : convoquons des outils tiers pour nous appuyer sur nos compétences d’agilistes pour vraiment changer le monde et devenir véritablement héroïque.


Partie 1 : des Trouillards et des Héros


Quelle réaction face à la crise climatique et écologique et tous les signaux d’effondrement de la civilisation, voire de notre espèce ?


En tant que professionnel, le fait de se sentir en responsabilité conduit, selon moi, à accentuer la dissonance cognitive entre son activité professionnelle et ses valeurs, pourvu que l’activité en question soit hors du champ des (rares) solutions mises en œuvre pour freiner le réchauffement climatique. Au contraire, un Français est, par défaut et même sans activité professionnelle, un magnat du carbone puisque nous émettons en moyenne six fois notre « part », si on souhaitait mettre en place une stricte égalité d’émission au niveau mondial. Cela signifie qu’un cadre, qui prend parfois l’avion ou roule beaucoup (quelle que soit sa voiture), qui a une activité numérique intense, qui demande de chauffer un bureau et un logement en même temps, et bien sûr qui consomme à hauteur de ses revenus, aura un impact largement supérieur. Si son activité ne permet pas, par ailleurs, de faire baisser les GES d’une autre source d’au moins un facteur 6, alors la sanction morale est claire : il ou elle fait partie du problème, et pas de la solution.


Cette prise de conscience peut créer une douleur interne qui varie d’un individu à l’autre.


Elle nous coûtera plus ou moins en fonction de notre rapport au monde, à nos enfants, à la nature. Notre niveau de connaissance des enjeux viendra de plus accentuer ou non un sentiment d’urgence, très paralysant. Cette douleur est aujourd’hui désignée sous le nom de « solastalgie » ou « éco-anxiété », et touche de plus en plus de personnes.


La transmutation de notre pyramide de Maslow.


L’écologie est un problème de riche car elle s’ouvre à ceux qui réfléchissent à leur place dans le monde, ce qui correspond au dernier niveau de la Pyramide de Maslow. Tant que les strates inférieures (survie, sécurité, liens, reconnaissance) ne sont pas accomplies, alors il est peu probable que vous alliez spontanément faire de l’environnement votre cause première. Je le reconnais : j’ai eu la chance d’escalader ma pyramide jusqu’à valider le niveau 4. J’étais reconnu dans un job où tout se passait bien, et j’étais en chemin pour accomplir le niveau 5 : trouver ma place dans le monde.


Cependant, à la lumière des lectures et découvertes sur l’ampleur de la catastrophe climatique, j’ai acquis la certitude que persévérer dans cette voie, au poste que j’occupais, ne m’aurait en aucune façon permis de répondre à la question « et toi, papa, qu’as tu fait contre le réchauffement climatique ? », que mon fils est susceptible de me poser un jour.


Autrement dit : je ne pouvais atteindre le niveau 5 sans menacer mon niveau 1, celui de la survie ou de celle, à court ou moyen terme, de mon enfant et de tous les enfants. Ma pyramide de Maslow s’effondrait. J’ai donc quitté mon job et décidé de reconstruire ma pyramide à zéro, en m’attachant à créer un lieu de vie résilient face aux troubles à venir sur la nourriture, la quantité et qualité de l’eau, l’énergie.


En effet, il y a deux choix face à la conscience climatique :

  • Le premier choix, qui semble être celui que nous avons fait en tant que peuple français, est d’attendre le sauveur providentiel qui prendra le pouvoir et réorganisera, par la grâce de son charisme et sa clairvoyance, toute l’activité économique vers plus de sobriété et de vertu. Pour cela, il lui faudra faire valoir de nouvelles valeurs, un projet commun et rassembleur à travers toutes les classes de la société. Cette personne est peut-être née. Mais la société est devenue si complexe, le pouvoir si centralisé et les tendances si droitières et hostiles à toute idée de paix et d’harmonie, qu’il est probable que ce sauveur ne

  • viendra pas… en tout cas pas avant un effondrement significatif du système actuel. Et, à chaque présidentielle, nous continuons de choisir qui sera notre ennemi pour les cinq années à venir.

Dans ce choix-là, il n’y a aucune raison de changer quoi que ce soit à sa vie. Par contre, on remet son destin à une promesse messianique, ce qui est une posture tout à fait religieuse – un comble pour notre pays si fier de la laïcité.


  • Le second choix est d’accepter que les super-héros soient des fantasmes d’adolescents, et de passer à l’âge adulte en prenant la responsabilité de nos vies. Il est significatif qu’il y ait quatre « Avengers » dans le top 10 du box-office mondial. Sommes-nous devenus si impuissants face à la réalité, qu’il nous faut rêver de super-pouvoirs ? C’est probable. Les pouvoirs nous ont été confisqués et, avec eux, la possibilité de devenir les héros de nos propres vies. Selon moi, là est le combat excitant qui nous attend pour les quelques années à venir : devenir nos propres héros climatiques, afin d’avoir au moins le sentiment, quand les conséquences du réchauffement auront tendu la société jusqu’à la rompre, que nous auront fait le maximum.

Mais au fait, qu’est-ce-que l’héroïsme ?


Prenons deux figures de l’écologie : Nicolas Hulot et Greta Thunberg. Lequel des deux a-t-il le plus fait pour l’environnement ? Sans hésiter, c’est Nicolas Hulot qui a écrit, filmé, créé une fondation…jusqu’à devenir ministre de son pays. La jeune Suédoise n’a, elle, rien fait par elle-même.


Lequel est aujourd’hui le plus inspirant à l’échelle mondiale. Sans hésiter : la seconde.

Pourquoi ? C’est simple : la seule chose que Greta a décidé de son plein gré, a été de rater l’école une journée par semaine et de le faire savoir sur la place publique. C’est tout. Tout le reste (les invitations à Davos, à l’ONU, etc…) n’est que la réaction du monde face à son action. Elle ne les a pas décidés ou eu comme objectifs. C’est donc une non-action (sécher l’école) qui est à la base du phénomène Greta. Pourquoi ? Parce qu’elle a choisi de sortir du rôle qui lui était assigné, celui de l’élève anonyme et docile. Nicolas Hulot, lui, a toujours été dans son rôle. Il n’a jamais surpris et, partant, n’a jamais dérangé personne. Les déferlements de haine contre Greta sont à la hauteur de l’impuissance du système face à ceux qui décident de le hacker – de simplement ne plus suivre les règles.


Et vous, quelles sont les limites que vous allez dépasser ? Et si ces limites étaient à l’intérieur de votre esprit ? Quels atouts allez-vous convoquer pour devenir cette héroïne ou ce héros qui sera sorti de sa petite case gentiment assignée par votre propre contexte social ou professionnel ?


Je vois un motif d’espoir dans notre époque : au fur et à mesure que la conscience climatique va infuser dans la société, les barrières au changement vont s’effondrer elles-aussi. Il va devenir de moins en moins « coûteux » (en terme d’effort moral et intellectuel) de quitter une « situation » si on est persuadé que celle-ci n’a pas d’avenir pérenne. Paradoxalement, c’est la perte de confiance en l’avenir qui permettra à beaucoup de personnes d’aller de l’avant.


Rien à perdre, tout à gagner !


Cette dynamique, cet élan que vous allez gagner à intégrer le changement climatique dans votre vie y compris professionnelle, vous sera bénéfique sur le long terme, mais surtout immédiatement. Car vous allez y gagner de la cohérence, et donc de la fierté. Vous aurez le sentiment de montrer l’exemple, tellement plus gratifiant que d’être celui qui se laisse emporter par une vague qu’il subit. Ceci vous permettra également de gagner en confort moral, et ne pas vous laisser emporter par la peur du lendemain et la culpabilité de « ne rien faire ».


Rien ne sera simple


L’enjeu est éminemment complexe. Les forces en présence (en particulier les tenants du pouvoir, y compris dans les entreprises) rendent la partie compliquée. Mais ce n’est rien face à la complexité de ce qui est à l’œuvre. Il y a un travail d’étude à faire avant de comprendre que climat et météo sont des choses très différentes, avant d’intégrer les liens entre PIB, croissance, énergie et CO2… Votre indicateur sera le suivant : si vous êtes capable d’une réponse catégorique sur tout enjeu lié à ces sujets (par exemple : la voiture électrique est-elle la solution aux émissions des transports ?), alors vous n’avez pas assez réfléchi. Car, en vérité, il n’y a plus de bonne solution à notre portée, mais des arbitrages à faire en toute conscience et à grande échelle. Décourageant ? Cela le serait si nous laissions quelques personnes décider de tout cela à notre place… et comme elles sont déterminées à le faire, nous devons sortir du rôle qu’elles nous ont assigné et devenir ces héros dont ils ne veulent pas.


A retenir dans cette partie 1 :

- C’est la merde (vraiment)

- Vous pouvez et devez y faire quelque chose

- Ca ne se fera pas sans le deuil de quelque chose en vous

- La complexité sera votre voie pour y parvenir


Partie 2 : l’Agilité, Désillusions et Espoirs


Qu’est devenue l’Agilité ?


L’agilité n’est plus seulement ce qu’elle était au départ, c’est à dire un ensemble de principes et d’outils dédiés à la production logicielle. Les mots-clefs de son manifeste originel (processus, solutions, documentations, clients, contrats…) sont largement dépassés. L’agilité a débordé son cadre d’application originel et est devenu un état d’esprit touchant par exemple à l’organisation de groupe ou à la relation client. Evidemment, l’agilité reste pour le moment le pré carré du secteur numérique, mais les ponts ont été dressés avec le reste du monde économique, en particulier l’industrie (avec le Lean Management).

En un sens, c’est le premier parallèle qu’on peut voir avec la permaculture, dont on parlera par la suite. La permaculture est en passe, elle aussi, de dépasser largement le cadre de la production de nourriture dans lequel elle est née. Cette conférence en est une illustration.


La faiblesse de l’Agilité : l’absence d’éthique


Génération X et suivantes : nous sommes les générations du sens. D’ailleurs, plusieurs conférences sur cet Agile Tour de Nantes parlent du sens, de raison d’être, de mission, de valeurs. Il devient important que nos efforts soient destinés à quelque chose de positif pour la marche du monde. Nous nous retrouvons aujourd’hui devant l’absurdité de consacrer le plus clair de notre temps éveillé à enrichir des actionnaires, avec bien souvent la nature (dont nous faisons partie) comme victime collatérale.


Qu’en est-il des Agilistes ? Monsanto, British Airways ou MBDA ont leurs propres pratiques agiles, et font travailler beaucoup d’agilistes, probablement très compétents. Grâce à eux, ces entreprises peuvent continuer à faire croître leurs profits liés aux pesticides, à la pollution de la stratosphère ou aux conflits armés. Les principes agiles sont plein de bonnes intentions, mais ils sont toujours assujettis à des intérêts sans éthique, c’est à dire sans préoccupation du bien commun ou d’une quelconque morale humaniste.


Une des compétences les plus intéressantes qu’apporte l’agilité dans un groupe, est la capacité à se remettre en question. Pourtant, dans le fameux Golden Circle (« Start with Why »), l’agilité reste bloquée au niveau du « comment », et on abandonne le niveau du « pourquoi » à nos chers dirigeants ou actionnaires.


Il est d’usage de se cacher derrière les équipes de RSE ou encore les Chief Happiness Officer quand on se pose la question du rôle de l’entreprise dans la société. Mais c’est ridicule, car ces équipes ne sont pas celles qui ont le vrai impact dans leurs mains… tout comme il est absurde de laisser le développement des compétences aux mains d’un service RH. Quand on touche à la question du sens, tout le monde doit être concerné au premier chef.


Il est intéressant d’au moins poser la question du « pourquoi » (la raison d’être) à ses responsables. Faites-le. Il est probable que vous n’ayez pas de réponse immédiate et claire, et qu’il faudra recourir aux cinq ou douze ou cinquante « pourquoi » avant d’obtenir quelque chose de consistant. Il est encore plus probable que la réponse finale (le « point godwin » d’une conversation sur la raison d‘être dans la plupart des entreprises) sera « pour satisfaire la cupidité de nos actionnaires ».


En entreprise, le sens peut se glisser partout et les mesures de « compensation éthique » sont aujourd’hui nombreuses : pour nous faire oublier que notre job fait partie du problème, on nous propose du café éthique ou de supprimer les gobelets plastiques. Parfois, on introduit la méditation, des massages ou la Communication Non Violente dans les équipes. Mais en général, tout est fait pour que nous dissocions notre impact en tant que professionnel de notre impact en tant qu’humain. Quand, il y a des années, je m’interrogeais sur mon bilan carbone désastreux (un vol continental par semaine), il était facile de me convaincre que ce n’était pas MON bilan carbone, mais celui de L’ENTREPRISE. Autrement dit, que si ce n’était pas MOI qui montait dans l’avion, ce serait QUELQU’UN D’AUTRE, et donc autant que ce soit moi, puisque ce job était très bien payé et excitant. Nous sommes tellement faciles à déresponsabiliser !


Aujourd’hui, un nouveau mouvement commence à se faire un nom : celui des « entreprises à mission », avec les certifications qui vont avec (par exemple l’américaine B-Corp). Il s’agit bien sûr d’une mode qui sera remplacée par une autre, mais elle est un signal faible que des dirigeants soient en train de préparer la survie de l’entreprise face à la crise éthique qui se dessine.


Le premier pouvoir de l’agiliste : son rapport au temps


Les agilistes compétents possèdent deux super-pouvoirs sont notre révolution écologique et citoyenne toute entière à besoin, que ce soit au sein des entreprises ou au niveau des communautés humaines.


La première, c’est son rapport au temps. L’agilité possède un ensemble de principes et d’outils liés à la nécessité de résultats immédiats, même s’ils sont petits. L’important est de garder un cap en ligne de mire, et de progresser sur une route qui s’éclaire au fur et à mesure des essais et échecs. L’agilité donne donc de la confiance face à des grands enjeux, et permet de transformer des objectifs à longue échéance en succès de court terme.


Dit autrement, l’agilité transforme le temps long en temps court.


Face à l’énormité des enjeux climatiques, nous avons absolument besoin de personnes capables d’accueillir l’étendue des chantiers à entreprendre, et de les ramener à des actions du quotidien. Aujourd’hui, nous ne disposons pas de telles personnes à grande échelle, et nous sommes comme un lapin dans les phares d’une voiture. La collision se rapproche, mais rien ne change dans nos vies, car nos petites actions nous apparaissent dérisoire en comparaison des efforts à fournir au niveau planétaire. D’ailleurs, on rejette souvent la responsabilité sur les Chinois, les Indiens, les Américains… tout le monde sauf nous, pour justifier l’inaction. C’est d’une irresponsabilité et d’une ignorance crasses, mais il s’agit malheureusement de mécanismes émotionnels d’auto-défense, car nous n’avons pas la capacité intellectuelle d’inventer un plan d’action digne de la situation. Et pour deux raisons : nous n’avons pas appris à réfléchir de façon complexe (on en reparlera) et surtout nous sommes englués dans un rythme trop rapide (factures au mois, contraintes familiales à la journée, notifications à la minute) pour qu’il puisse intégrer un paradigme de temps long (âge du pétrole : 200 ans sur une histoire de Homo Sapiens de plus de 200.000 ans ; projection d’effondrement du modèle de Meadows le plus pertinent : avant la fin du siècle).

Il faut que les agilistes se penchent sur les enjeux climatiques et écologiques. Nous en avons besoin dans les instances de prospective, d’agriculture, d’urbanisme, d’éducation… et ce à tous les niveaux. Ils nous aideront grâce à leurs outils à entreprendre des plans d’action réalistes et qui produisent des résultats immédiats.


Mais dans l’immédiat, les agilistes doivent s’approprier le plan de développement de leur entreprise. Sur un terme plus long que l’année en cours (sur laquelle se projettent la plupart des contrôleurs de gestion), ils doivent en comprendre d’une part les impacts sur l’environnement (dont le climat) et, inversement, comprendre les perturbations de l’entreprise occasionnées par les différents changements en cours (écologie, ressources disponibles, société). Ensuite seulement ils pourront surmonter le fatalisme qui touche tous les niveaux de hiérarchie et faisait dire à ce directeur régional que j’ai rencontré : « je sais qu’il faudrait changer beaucoup de choses, mais c’est trop compliqué et je ne le ferai que si on m’en donne l’ordre ». Comment puis-je inspirer l’action de cette personne en la lui rendant possible, simplifiée et profitable ? Si je suis agiliste, j’ai déjà une partie des clefs.


Le second pouvoir de l’agiliste : son rapport à l’humain


L’agilité est en soi une discipline humaniste. Mieux, c’est l’anarchie infiltrée au sein du capitalisme. Par son refus d’une autorité non compétente, par sa volonté de donner le pouvoir aux équipes de terrain, et son exploration toujours plus large des techniques d’intelligence collective, elle a su imposer des pratiques sociocratiques en entreprise. D’ailleurs, un ami agiliste me confiait qu’avec toutes ses techniques, il n’arrivait que peu à briller en société quand il rencontrait des dirigeants associatifs, rompus depuis longtemps à l’art du consensus et du consentement, à l’élection sans candidat, etc… Il est possible qu’à L’Université du Nous, pas grand monde ne sache ce qu’est un Scrum Master !


L’agilité n’a donc rien inventé au niveau des rapports humains, mais elle a le mérite de faire infuser, dans des structures pyramidales conventionnelles, l’idée selon laquelle on peut décider mieux et plus vite en incluant le plus de monde possible, plutôt qu’en montant des murs d’ignorance entre les différentes partis. Etonnant : il s’agit là d’un principe de permaculture… et on verra que ce n’est pas un phénomène isolé.


Pourquoi les compétences d’intelligence collective sont-elles aussi importantes pour le climat ? Là encore il s’agit d’une réponse à la complexité. Ce n’est pas pour rien que le GIEC recense des milliers de publications : aujourd’hui, aucun humain n’est en mesure de saisir l’étendue ni des causes, ni des conséquences, ni des solutions à la dégradation de notre maison Terre. Il n’y a pas de « golden source » sachante à laquelle s’abreuver. La vérité n’existe plus. La seule façon fiable d’avancer sur le chemin des solutions est de le faire avec le plus grand nombre de personnes informées possibles.


C’est l’enjeu le plus intéressant de la Convention Citoyenne sur le climat qui est en train de se dérouler : comment des personnes a priori représentatives de la population, c’est-à-dire représentant notre société dans toutes ses contradictions, vont-elles parvenir à trouver un terrain de faits suffisamment solide pour prendre des décisions, mais si elles ne sont que symboliques ? On peut espérer que leur travail sera suffisamment poussé pour éviter les raccourcis, les faux espoirs, et qu’ils ne proposeront pas une fuite en avant technologique (ha, les routes solaires…). Au contraire, le plus grand gisement de découvertes et d’innovations est, selon moi et d’autres (lire Dion, Servigne, Rabhi…) dans une révolution dans les technologies humaines. Nous sommes au 21è siècle et nous apprenons à des machines à lire nos émotions… prodige dont nous sommes nous-mêmes de moins en moins capables ! Notre capacité d’attention s’est effondrée, et on pourrait dire que, miracle de la technologie, nos cerveaux se sont délocalisés dans nos poches. Or, nous avons tellement à découvrir à l’intérieur même de nos comportements, de nos relations. La popularité grandissante de la Communication Non Violente, de la Parentalité Positive, des pratiques méditatives, à cet égard, invite à l’espoir… mais ces mouvements sont encore trop timides et localisés à des marges de la société pour déborder le comportement consommateur de masse, dominateur dans nos villes comme dans nos campagnes.


Alors l’issue sera de se rassembler dans tous les contextes et opportunités possibles : dans le champ professionnel, entre voisins, dans la politique locale, etc… et de susciter la confrontation et l’intelligence collective partout où c’est possible. Nous aurons besoin d’autant de personnes formées à la facilitation qu’il y aura de ces groupes de travail. Nous sommes aujourd’hui encore très loin du compte.


Cela ne s’appliquera à personne, bien sûr, mais un agiliste en entreprise sans velléités de claquer la porte pourrait profiter de cette occasion formidable d’être payé pour une formation continue de huit heures par jour, et appliquer cette compétence sponsorisée au bénéfice du bien commun, dans la première asso de sa rue. Comme dirait notre cher Président, il suffit de traverser la rue pour trouver du travail ! (surtout s’il n’est pas payé, bien sûr).


Partie 3 : L’Agiliste augmenté


Alors, où aller chercher l’inspiration, la foi, les repères pour aller de l’avant avec conscience ? Où trouver la légitimité de proposer à nos proches, à nos patrons, à nos collègues quelque chose de nouveau, qui mette à l’honneur notre talent et les valeurs qui sous-tendent le manifeste agile initial ? Et dans quelle direction aller, avec quelle feuille de route ?


Revenir chercher du sens grâce à une éthique permacole


J’en ai parlé, et c’est tout à fait incroyable : les principes agiles sont solubles dans la permaculture. Du moins, on peut insérer les douze principes du manifeste agile sous dix macro-principes de permaculture, parmi les douze que propose David Holmgren. Il est à noter que les deux principes de Holmgren non-utilisés dans cet exercice de comparaison sont tout à fait compatibles avec l’agilité. L’important à retenir est que nous parlons de deux courants de pensée qui se ressemblent , et qui sont pourtant nés, au vingtième siècle, dans des mondes très éloignés : celui du logiciel et celui de l’aménagement paysager.


Alors, s’ils sont si semblables, pourquoi l’agilité a-t-elle besoin de la permaculture ? Parce que la permaculture n’a pas, contrairement à l’agilité, des principes pour base. Les principes sont très importants en permaculture, mais ils sont au service d’une triple éthique : prendre soin de la Terre, prendre soin des hommes, partager équitablement les ressources. Les permaculteurs n’ont pas besoin de se poser la question du « pourquoi », puisqu’elle est intrinsèque à leur démarche : ils parlent du « filtre éthique » par lequel doivent passer leurs décisions.


Mon projet sert-il le bien commun des hommes ? Nuit-il à la planète ou contribue-t-il à restaurer des écosystèmes dégradés ?


Ce n’est pas à l’agilité en soi qu’il faut intégrer cette éthique, mais bien aux actions des agilistes. C’est à chaque agiliste, en conscience et responsabilité, de s’emparer de l’éthique et orienter ses efforts en ce sens. Voilà pour le « pourquoi ». Mais qu’en sera-t-il du comment ? La permaculture a-t-elle quelque chose à apporter également à ce niveau ?


Avancer zone par zone


Ayant parlé de l’éthique de la permaculture (le plus important) et de ses principes, on peut s’intéresser à quelques uns des outils et techniques qui sont traditionnellement appliqués dans cette discipline. Non, je ne vais toujours pas parler de buttes. Commençons plutôt par les zones.


Les zones de permaculture sont les espaces qu’on doit délimiter en fonction de l’effort qu’on doit y mettre. Les éléments du système qui nécessitent les efforts les plus importants doivent être positionnés en zone 1, au plus proche de soi. J’ai visité une maison dont le poulailler était à soixante mètres de la maison. A la fin de la semaine, c’est presque un kilomètre qui a été parcouru rien que pour recueillir les œufs, et au moins quinze minutes « perdues », à notre époque de temps précieux.


Il va de soi que dans votre vie professionnelle, il y a également des zones à définir. Vous passez beaucoup de temps seul avec vous-même. Ce qui se passe entre vos doigts et votre écran est votre zone 0.

  • La zone 1 est la substance de votre travail quotidien.

  • Zone 2 : les collègues

  • Zone 3 : les clients, fournisseurs, les collègues que vous voyez rarement

  • Zone 4 : des milieux que vous ne voyez pas ou rarement, mais avec qui il peut y avoir des échanges riches, pourvu qu’ils soient guidés par l’éthique

  • Zone 5 : ceux que vous ne devez pas voir (mais que vous voyez peut-être encore aujourd’hui)

Repassons dans chaque zone.


La zone 0 c’est vous-même. C’est le lien entre votre éthique personnelle et le changement que vous voulez être pour le monde. Je recommande d’utiliser l’outil Ikigai pour s’évaluer en terme de cohérence et d’alignement entre vos rêves, vos valeurs et votre compétence. Passez-y quelques minutes, puis creusez si cela vous intéresse. Evidemment, je ne peux que vous encourager à explorer votre dimension spirituelle, et la fameuse question de la place dans le monde. S’il y a bien un seul avantage à la méditation au travail, c’est que ceux qui la pratiquent sérieusement se rendront compte immédiatement d’une dissonance cognitive, si elle existe : quel choc cela doit-être si vous immergez votre conscience dans un bain de pureté au milieu d’une journée toxique pour vous-même et la planète ! La prise de conscience est alors immédiate.


Bref, ne vous lancez pas dans la conquête d’un changement pour les autres, si vous n’avez pas entrepris une sérieuse introspection.


La zone 1, c’est votre travail. Ce pour quoi on vous paie. Cela représente un énorme effort que vous produisez pour (ou contre ?) la société. Plus de la moitié de votre temps éveillé. A l’heure du changement urgent et important, à la hauteur de la douleur que vous ressentez, êtes-vous capable d’assumer ce job sans souffrir intérieurement, sans vous mentir à vous-même, sans assumer cette responsabilité qui vous fait peur ? Le filtre éthique vous aidera : votre job prend-il soin de la Terre et des humains ? Contribue-t-il à l’égalité et au partage ?

Vous pouvez le quitter. Vous pouvez réduire l’importance qu’il a pour vous pour mettre l’effort ailleurs (c’est à dire reléguer le job en zone 2 et remplir la zone 1 avec quelque chose de plus conforme à vos valeurs, par exemple un engagement associatif). Vous pouvez hacker votre boîte en utilisant ses ressources pour le bien commun. Vous pouvez faire votre propre bilan carbone d’employé et le comparer à votre bilan carbone de citoyen « civil ». Comprenez, mesurez le poids de votre activité professionnelle.


En zone 2, il vous faut aller vers les autres. N’oubliez pas que cela doit représenter moins d’efforts et d’attention que vos zones 0 et 1, mais c’est probablement là que vous aurez la marge de gain la plus importante.


Vous pouvez organiser des ateliers de parole avec vos collègues autour de la question de l’effondrement (vous serez surpris de voir que vous n’êtes pas le seul, loin de là, à vous poser ces questions). Vous pouvez organiser une Fresque du Climat.


Vous pouvez (et devez) devenir très pénible sur la question du « pourquoi ». Retrouvez l’âme de vos cinq ans et demandez « pourquoi » en permanence. Allez chercher des raisons éthiques de faire ce que vous faites. Mettez le sens de votre travail en lumière aux yeux de tous.


Vous pouvez impliquer tout le monde. Quand on parle de constats et de solutions, personne ne doit être exclu de la discussion, même les RH, la compta, les commerciaux... tous les « services support » qui sont parfois les plus éloignés du cœur d’activité de l’entreprise. Au long de vos discussions, de vos ateliers, vous verrez apparaître la nécessité d’utiliser des outils de facilitation (communication non-violente, adoption par consentement…) qui vous serviront, de surcroît, pour les décisions professionnelles.


Enfin, mais seulement une fois que vous aurez fait tout cela, vous pouvez m’inviter (si c’est très cher payé, je ferai un effort) pour convaincre vos actionnaires de devenir une entreprise à mission.


Vous avez un grand pouvoir. Utilisez l’éthique, utilisez les principes de permaculture, et déclenchez le mouvement. Même un petit geste pourra avoir de grandes conséquences.


En zone 3, on peut commencer à explorer un peu plus loin que son environnement régulier. Pourquoi ne pas créer des groupes de travail client-fournisseur ? Vous pouvez en souffler l’idée à vos commerciaux, qui seront ravis d’y trouver une occasion de se démarquer de la concurrence. Notez qu’un jour ou l’autre, vos concurrents y viendront de toute façon, soyez donc les premiers sur l’occupation du terrain écologique. Evidemment, si tout ceci est conduit de façon opportuniste et pas sincère, alors vous perdrez votre temps : c’est le filtre éthique qui prévaut encore et toujours.


Vous pouvez commencer à aller voir ailleurs, et vous rapprocher (en tant que professionnel ou particulier) des groupes qui creusent déjà la question des problèmes et des solutions. Il existe certainement près de chez vous un groupe de Transition, une association de collapsologues, des tiers-lieux ou des cabinets dédiés à l’innovation écologique et sociale. Rencontrez-les dans le cadre de Learning Expeditions, faites-les intervenir… bref, décloisonnez votre monde habituel. Ce n’est pas avec vos repères classiques que vous trouverez les pistes les plus innovantes… bien que l’activité de zone 2 soit prépondérante au démarrage.


Vous n’irez en zone 4 que rarement. Ce sont les milieux qui sont trop éloignés de vous pour tisser des rapprochements immédiats. Cependant, gardez-les à l’œil pour vous en inspirer… et voir s’ils ne se rapprochent pas de votre zone 3, par le gré d’une transdisciplinarité qui, bien que naissante en France, sera au cœur de l’économie de demain. Ne dit-on pas à tous les vents que les profils les plus recherchés seront les zèbres, les polyvalents, les transverses ? Commencez à être vous-même ce genre de profil en activant votre veille de zone 4.


A l’Agile Tour de Nantes 2019, j’ai vu des conférenciers d’un tout autre métier que l’informatique, en particulier une photographe qui était écoutée avec beaucoup d’intérêt. Vous savez donc déjà ouvrir vos horizons, et l’enjeu écologique le mérite au moins autant que le développement logiciel : pourquoi donc ne pas inviter ponctuellement des géographes, des historiens dans vos travaux et vos réunions ?


A la fin de la conférence, une question m’a été adressée : « comment peut-on convaincre les causes perdues ? ». Ma réponse a été simple : « zone 5 ».


Vous n’irez jamais en zone 5, là où vous allez cantonner les aigris, les sceptiques, les furieux, les défaitistes. Gardez en tête que rien n’est permanent dans ce bas monde, et que ces gens-là sont eux aussi sur la courbe du deuil de leurs illusions écologiques… elles sont simplement arrivées moins loin que vous sur le chemin. Armez-vous de compassion et de patience, mais soyez ferme. Vous n’avez pas de temps à perdre, et votre rôle n’est certainement pas de dissoudre les obstacles. Aujourd’hui, les brèches de conscience s’ouvrent de toutes parts et si un n+1 climato-sceptique vous ennuie, alors allez trouver un n+2 avec plus de conscience. Ou un autre n+1. Ou créez à plusieurs un rapport de force. Ne vous méprenez pas : ce qui attend les personnes de bonne volonté est un combat acharné entre les forces conservatrices et les mouvements écologistes conscients. Cependant, ne le vivez pas personnellement comme un rapport d’individu à individu, mais comme des flux contraires qu’il faut canaliser correctement.


Enfin, il y a une zone 5 en vous-même. Vous pouvez décider de vous foutre la paix sur certaines de vos incohérences, en pleine conscience, si celles-ci vous permettent d’aller vite et fort sur certaines batailles à mener. J’adore le chocolat. Le cacao vient par cargo, c’est mal et je devrais arrêter d’en manger. Mais quand je mange du chocolat, ça me détend et je peux nourrir des projets inspirants pour moi et pour les autres. Quel est le bilan net de ce morceau de chocolat pour le climat ? C’est à vous de l’évaluer. Mon addiction au chocolat est en zone 5. Je la laisse vivre et s’enfricher. Un jour, peut-être, elle se transformera en forêt mature et je pourrai peut-être l’inviter plus proche de moi pour agir sur cette incohérence comme j’ai agi sur tant d’autres auparavant.


Conclusion de la conférence


Je déteste l’idée d’être venu devant vous pour récolter des éloges sur des idées, ou pour m’entendre dire que je suis inspirant. Je préfèrerais recevoir un tombereau d’insultes, pourvu qu’une personne, une seule, vienne me voir dans quelques semaines ou mois en me disant ce qui a changé pour elle ou pour son entreprise suite à cet exposé.


Je donne rendez-vous à cette personne sur addithana.com où elle est invitée à bloguer comme invitée, pour également partager le chemin parcouru.


A bientôt !

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